Marketplace : paranoïa contre schizophrénie

Dans la torpeur de mon lieu de villégiature, je consigne ici quelques réflexions personnelles sur les tendances actuelles du marché. Ces notes tirées d’observations et d’échanges avec d’autre collectionneurs formeront peut être plus tard une rubrique à part entière. Dans ce premier billet intitulé « Paranoïa contre schizophrénie », je tente une analyse sur les relations quelque peu inhabituelles qui lient acheteurs et vendeurs de montres vintage …

 

Acheter une montre vintage est devenu chose compliquée. Il fut un temps où on disait encore que le plus important était « d’acheter » le vendeur. Ce temps là n’est plus. Et à moins de tomber sur la fameuse montre « New old stock, full set, first owner» découverte au fond d’un tiroir, les montres vintage ont toutes eu une vie plus ou moins mouvementée.  Elles sont souvent passées entre les mains d’horlogers différents qui les ont entretenues, réparées voire restaurées. Des pièces ont pu être remplacées, les boites ont souvent été polies et les cadrans parfois relumés. Ce n’est pas un drame en soit si les choses ont été faites dans les règles de l’art pour des opérations de routines qui ponctuent la vie normale d’une montre.

 

Turnover

Face à l’engouement généralisé, le marché du vintage est devenu extrêmement liquide en très peu de temps. Globalisé par internet, les pièces changent de mains plus souvent, dans des intervalles de plus en plus courts. Les pièces exceptionnelles sortent du circuit pour finir dans des coffres tandis que les autres subissent un taux de « turnover » beaucoup plus élevées. De Hong Kong à Los Angeles, une très bonne « gagneuse » peut changer de mains plusieurs fois dans la même semaine, faisant la richesse des watches dealers toujours plus nombreux.

Face à cette accélération, il devient très difficile, même pour un expert, de retracer l’historique d’une montre dont l’intégrité est remise en cause à chaque transaction.

Devant ce jeu de chaises musicales à l’échelle planétaire, l’acheteur moyen doit séparer lui-même le bon grain de l’ivraie et bien souvent il n’est pas aidé par le vendeur, bien au contraire.

 

Le far west

Venons-en au fait : dans le monde merveilleux de l’horlogerie vintage, toutes les montres sont présumées « bonnes » jusqu’à preuve du contraire. Je veux dire par là que les descriptions du vendeurs sont souvent succinctes et il incombe à l’acheteur de faire son « due diligence » sous peine d’être lésé sur la valeur de son achat. Car c’est bien de transparence sur les prix dont il s’agit. Pièces de services, boîte polie, cadran relumé, comme nous l’avons vu plus haut, tout cela fait partie de la vie normale d’une montre. Loin d’être de la malfaçon, ces opérations font baisser la valeur de la montre et peuvent être acceptées par l’acheteur à condition qu’il en ait eu connaissance. Et c’est là que le bât blesse. Car bien souvent, l’omission est de mise et c’est à l’acheteur de poser les bonnes questions, des plus élémentaires aux plus inhabituelles. Traquer les défauts pour trouver le juste prix est devenu un préalable à chaque transaction. Pour cela, l’acheteur doit élever son expertise au même niveau que celui du vendeur. Pas si simple.

 

Faire ses devoirs

La pêche au large est un sport grisant mais dangereux pour les débutants. L’amateur qui veut tenter l’aventure seul devra s’y préparer. il devra apprendre l’histoire de la marque, se documenter sur l’évolutions des modèles, connaitre les fabricants et les sous-traitants, apprendre les modèles rares, les exceptions qui confirment la règle, avoir des notions solides sur les techniques de restaurations et éventuellement de contrefaçons.

Dans notre jargon, on appelle cela « faire ses devoirs ». Car le risque vient bien du côté de l’offre. Non pas que le vendeur soit systématiquement malhonnête mais il est possible qu’il ne possède pas lui-même les connaissances suffisantes pour évaluer la montre à sa juste valeur.

 

La schizophrénie du vendeur

Rappelons quand même que votre interlocuteur, avant être dans la position du vendeur, a été lui même dans le rôle de l’acheteur. Bien acheter pour bien vendre : si on applique cette règle à la lettre, le vendeur deviendrait donc schizophrène, n’ayant plus aucun intérêt à maintenir la transparence que lui-même a recherchée.

Dans ce marché de dupe où la suspicion devient la règle, l’acheteur moyen (vous, moi) n’a que deux choix possibles. Payer le prix fort pour acquérir la pièce parfaite « NOS, full set, first owner » ou alors accepter d’acquérir des pièces imparfaites, à condition d’en payer le juste prix. Pour y arriver, face à des vendeurs schizophrènes, l’acheteur devra se transformer en expert et n’aura comme meilleur allié que sa propre paranoïa. Bienvenue chez les fous …

 

En illustration :
Une Speedmaster réf. 105.012 de 1965, avec aiguilles et lunette de service, déclarée pourtant comme 100% authentique.

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